Alors qu’il vient d’être baptisé, Jésus part au désert. Il part affronter un environnement hostile, qui va le contraindre à des privations, qui va l’exposer aux bêtes sauvages. Comme nous, il voit venir un carême, et peut-être serre-t-il un peu les dents à l’avance. Mais en allant au désert, Jésus retourne aussi aux sources de l’amour de Dieu, et les anges d’ailleurs l’y attendent. En effet, le désert est la première étape du voyage du peuple hébreu, après sa libération de l’esclavage en Égypte. C’est là où il a fait alliance avec Dieu, là où il a commencé à lui rendre un culte. Et au cours de l’histoire que nous raconte la Bible, les prophètes l’ont souvent invité à revenir au désert, ce lieu des fiançailles, pour retrouver la fraîcheur des premiers temps de l’amour.
Pour nous aussi la montagne du carême présente ces deux versants : des efforts à faire, une certaine discipline, des sacrifices peut-être, et puis un amour à reconquérir, une présence à retrouver, des souvenirs à rafraîchir. Faut-il en choisir un plutôt que l’autre ? Anges ou bêtes sauvages ?

Malgré tous les reproches que nous aurions à faire spontanément aux sacrifices, peut-être ne faut-il pas s’en débarrasser trop vite, pas avant d’avoir essayé de comprendre ce dont il s’agit, pas avant des les avoir évalués à l’échelle de la vie que Dieu veut nous donner, et nous donner en abondance.
Ce qu’il nous faut comprendre, c’est que le sacrifice, c’est d’abord une table. Dans la Bible, et jusqu’au temps de Jésus, si l’on sacrifie des animaux à Dieu, si on lui offre de la nourriture, ce n’est pas parce qu’il s’en nourrirait, mais parce que c’est une occasion de l’inviter à la table à laquelle seront consommés ces aliments. On veut pouvoir profiter de sa présence, lui qui est le protecteur de son peuple, qui apporte toujours la bénédiction avec lui. S’il vient effectivement, c’est qu’il se souvient de nous, qu’il ne nous a pas abandonnés, que sa miséricorde, c’est-à-dire toute son attention amoureuse, continuera de nous accompagner : à cette table, c’est une famille entière qui peut accueillir Dieu : le sacrifice n’est pas un acte individuel, c’est un groupe qui se rassemble.

La venue de Dieu tisse donc les liens humains, elle les renforce dans la fête qu’elle provoque. Enfin, tous savent que ce qui est offert vient d’abord de Dieu, qui a le premier distribué en abondance les biens de la création à ses enfants. Lui rendre une partie de ces biens, ce n’est pas les refuser, ce n’est pas rembourser une dette, mais c’est simplement un moyen de le remercier, de lui rendre grâce, pour reprendre les mots de la Bible.
C’est sur ce sacrifice-là que se greffent nos sacrifices. Mais Jésus le fait encore évoluer. Il nous donne de le rencontrer à une nouvelle table, celle de l’eucharistie, autour de laquelle nous nous rassemblons à la messe. A cette table, nous ne sommes plus ceux qui invitent, mais les invités. Dieu ne descend pas jusqu’à nous pour partager notre repas, mais il est ce repas, du plus profond de la réalité du pain et du vin. Ce n’est plus un corps social qui fête son Dieu, mais Dieu qui nous rassemble dans le Corps de son Fils. Tout semble s’être renversé, avoir tourné, changé de perspective, mais cette rotation se fait autour d’un axe qui reste fixe : le témoignage de notre reconnaissance pour Dieu, un merci comme un trait d’union entre la terre et le ciel.

Cette nouveauté fait exploser le cadre des sacrifices religieux, car Dieu nous révèle aussi qu’il ne vient pas à notre rencontre simplement dans nos cérémonies religieuses, à l’intérieur d’actes précis. Il ne se laisse pas enfermer dans notre formalisme. Il veut habiter parmi nous à tout instant de notre vie, être entièrement disponible. Chaque pardon donné, chaque occasion de pratiquer la justice, chaque témoignage d’amour, peut être l’occasion de nous unir à lui. Dieu devient comme le tiers secret de chacune de nos rencontres.

Rien ne nous oblige à parler de l’eucharistie, ni d’aucun des gestes motivés par notre amour pour Dieu ou nos frères, comme d’un sacrifice. Ce n’est qu’un mot, et on peut le juger suranné. Mais de même que le Christ a complètement renouvelé la table où il nous rassemble, de même le mot de sacrifice n’est plus à comprendre avec ses sonorités morbides. Il ne signifie plus restriction ni arrachement. Il s’agit d’entrer dans la dynamique du Christ, dans le mouvement de conversion qui unifie chacune de nos actions à la sienne. Tout ce qui nous reste alors à perdre, c’est notre égoïsme. Ce dont nous devons nous arracher, c’est de notre solitude. Ce dont il faut se priver, c’est de la peur de Dieu.

Tag(s) : #Spiritualité

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